Tennis : des joueurs français approchés pour perdre un set contre 2 000 à 3 000 euros

Une enquête de France Info révèle comment des réseaux étrangers corrompent des joueurs précaires du circuit Challenger et Future, en plein Roland-Garros.

Tennis : des joueurs français approchés pour perdre un set contre 2 000 à 3 000 euros

Matchs truqués : le tennis professionnel français face à une corruption systématique

Selon une enquête de France Info publiée à l'ouverture de Roland-Garros, des réseaux internationaux de corruption ciblent des joueurs professionnels français évoluant dans les tournois de bas de classement, les Challenger et les Future. Des joueurs sont approchés et rémunérés entre 2 000 et 3 000 euros pour perdre un jeu, un set ou un match entier.

Les vainqueurs des tableaux masculin et féminin de Roland-Garros emporteront chacun 2,8 millions d'euros. Mais derrière cette vitrine, une large partie du circuit professionnel opère dans une précarité qui la rend vulnérable à la corruption.

Un jeune pro qui paye de sa poche

Loann Massard, 20 ans, en est l'illustration. En mai, il dispute son 12e tournoi en quatre mois, à Saint-Dizier, en Haute-Marne. Il a joué près de Lille, en Allemagne, en Écosse, à Toulouse, à Poitiers. « Je vais probablement aller en Tunisie », confie-t-il. Chaque déplacement lui coûte entre 300 et 1 000 euros — transport, hébergement, nourriture, cordage, inscription à sa charge.

En cas de victoire au premier tour, il perçoit 200 euros. S'il remporte le tournoi, il touchera « peut-être 3 500 euros ». Il reste lucide : « Il faut le gagner. Le niveau est très relevé, il y a des joueurs du top 200 ATP qui font le tournoi. Ils ont déjà joué des Grands Chelems, donc c'est super dur. »

70e joueur français, 650e mondial, Massard ne peut poursuivre sa carrière que grâce au soutien financier de sa mère. Il a pourtant refusé les sollicitations de corrupteurs. « Sur les réseaux, cela m'est arrivé une ou deux fois qu'une personne vienne me voir pour me demander de faire en sorte de perdre le set en échange d'une grosse somme d'argent : 5 000 euros minimum », raconte-t-il. Il n'a pas donné suite. D'autres, dans des situations similaires, ont accepté.

L'affaire « Balle de match »

L'enquête dite « Balle de match », instruite par le service des courses et jeux de la police judiciaire, est toujours en cours. Elle porte sur plus de deux ans d'investigations, une quarantaine de rencontres présumément truquées, 18 gardes à vue et 14 joueurs français soupçonnés.

Le commissaire général Stéphane Piallat en décrit le fonctionnement. La tête de réseau, basée dans un pays voisin, est « la plupart du temps » un ancien joueur de tennis, qui contacte d'anciens partenaires d'entraînement. « Ils leur font des propositions financières, en leur disant qu'ils leur paieront 2 000-3 000 euros » pour perdre un jeu, un set ou un match. Le réseau encourage ensuite les joueurs recrutés à élargir le cercle : « Si vous avez des gens de confiance dans votre environnement professionnel, on peut élargir la corruption. »

Une fois les contacts établis, des parieurs sont envoyés miser sur les rencontres. Pour six matchs truqués seulement, les enquêteurs estiment à au moins 800 000 euros le bénéfice direct pour la tête de réseau. Le signal d'alerte peut venir des plateformes de paris elles-mêmes : lorsqu'un petit tournoi de Rodez — interdit de pari en France — attire des mises venues de toute l'Europe, les anomalies deviennent visibles. « Une communauté s'est mise à parier de façon incroyable sur un match, dans un endroit particulier, cela a créé une interrogation », indiquent les enquêteurs.

Des preuves dans les enregistrements vidéo

L'analyse des flux financiers confirme les soupçons. Les enquêteurs visionnent ensuite les enregistrements des matchs à la recherche d'anomalies comportementales. « Cela peut être un nombre de doubles fautes absolument incroyable, ou alors le joueur ou la joueuse va tomber en arrière au lieu de faire un coup droit d'une simplicité basique », précisent-ils.

La coopération avec les polices européennes a établi que plusieurs suspects apparaissent dans des dossiers similaires en Belgique et en Espagne. Sept mandats d'arrêt internationaux ont été émis.

Sanctions de l'ITIA, et une reconversion dans le padel

Aucun des joueurs concernés par l'affaire « Balle de match » ou par d'autres dossiers n'a accepté de répondre aux sollicitations de France Info. L'un d'eux, qui ne joue plus, s'est limité à cette phrase : « C'est derrière moi tout cela. »

Parallèlement aux procédures judiciaires, l'ITIA — l'agence internationale pour l'intégrité du tennis, basée à Londres — prononce ses propres sanctions, pouvant aller jusqu'à la suspension à vie. « La sanction va dépendre du nombre de matchs truqués, si les joueurs en ont recruté d'autres ou non, s'ils étaient jeunes, donc peut-être sous influence. L'idée est de démontrer que l'on débusque des cas de triche et que l'on fait ce qu'il faut pour protéger le sport et les sportifs », explique Karen Moorhouse, directrice de l'ITIA.

Au moins dix joueurs français sont actuellement sous le coup d'une suspension prononcée par l'ITIA. Plusieurs d'entre eux ont migré vers le circuit de padel, qui ne relève pas de la Fédération internationale de tennis.

Source: France Info