Juliette, ex-mannequin française, raconte comment elle a échappé à Jeffrey Epstein
Une Française de 43 ans témoigne de sa rencontre avec Epstein il y a plus de vingt ans. Le parquet de Paris recense désormais une dizaine de nouvelles victimes présumées.

« Je pense qu'il a senti que je n'allais pas me laisser faire »
Selon RFI, Juliette, 43 ans, ancienne mannequin française, a rencontré Jeffrey Epstein il y a plus de vingt ans — et a réussi à lui échapper. Son témoignage s'inscrit dans une vague de prises de parole qui se multiplient depuis la publication, il y a quatre mois, des dossiers Epstein par la justice américaine.
Le 17 mai, la procureure Laure Beccuau a déclaré sur RTL qu'une dizaine de nouvelles victimes présumées s'étaient manifestées auprès du parquet de Paris. Deux enquêtes ont été ouvertes en France depuis février : l'une portant sur les violences sexuelles, l'autre sur le volet financier. Epstein, reconnu criminel sexuel, a vécu à Paris pendant de nombreuses années avant de mourir en prison en 2019.
Un recruteur dans la rue, un billet pour New York
En 2004, entre deux castings à Paris, Juliette est abordée dans la rue par un homme nommé Daniel Siad, qui lui propose des opportunités de travail à New York. Elle se trouve alors en fin de carrière et consulte son agence, qui lui assure que Siad est « quelqu'un de reconnu et fiable ». Elle accepte. Elle apprendra bien plus tard que cet homme est suspecté par le FBI d'avoir servi de « rabatteur » de jeunes femmes pour le compte d'Epstein.
Elle reçoit un billet d'avion pour New York, avec pour instruction de demander un visa touriste. Aucune information sur l'agence à visiter, aucun planning ne lui est communiqué. « Je pars du principe que je suis dans un processus professionnel, donc si on ne me donne pas d'information, c'est certainement qu'il n'y a pas besoin de poser des questions », explique-t-elle.
Le premier rendez-vous : passeport confisqué
Juliette rencontre une première fois brièvement Jeffrey Epstein, qui n'a pas le temps de la recevoir, prend son passeport et lui fixe un rendez-vous pour le lendemain. Dans l'intervalle, sa mère, très méfiante, l'appelle et l'exhorte à récupérer son passeport et à partir, évoquant un éventuel réseau de trafic sexuel. Juliette dit ne pas avoir le choix : aucune situation ne lui a encore donné de raison concrète de fuir.
De cette période, elle a conservé presque tout : son book, ses échanges de mails, son carnet d'adresses où figurent, notés à la main, les contacts d'Epstein et de Daniel Siad.
La visite de l'appartement et les signaux d'alarme
Le lendemain, Epstein la reçoit et lui fait visiter les lieux. Dans une salle de musculation, elle remarque que des photos en gros plans de parties intimes de femmes recouvrent certains murs. « Je regarde ça avec beaucoup de curiosité en me disant mais qu'est-ce que cette fascination pour des parties intimes de femmes. J'ai trouvé ça un peu déplacé, et ça a commencé à me mettre une petite puce à l'oreille », raconte-t-elle.
Epstein la conduit ensuite dans un couloir bordé de chambres, entre dans l'une d'elles, s'assied sur le lit et lui fait signe de venir. Juliette s'arrête à l'entrée et lui dit : « Je vous préviens, je ne ferai rien. » « C'était une chambre, pas un contexte professionnel », précise-t-elle.
Sous-vêtements, remarques sur le corps, puis la fuite
Epstein la rassure, invoque des agences partenaires. Il lui demande de se mettre en sous-vêtements — pratique courante dans le milieu —, puis de retirer son soutien-gorge, ce qui l'est beaucoup moins. Il tourne autour d'elle, l'examine, lui touche les hanches et les fesses, et lui dit qu'elle n'est pas encore « prête », sous-entendant qu'elle doit perdre du poids. Il lui propose un accès à des salles de sport de son réseau et, pour gagner de l'argent « en attendant d'être prête », des emplois comme hôtesse dans une compagnie aérienne privée ou accompagnatrice en soirée.
C'est à ce moment que Juliette comprend qu'il faut partir. Elle fait le lien avec des histoires entendues dans le milieu du mannequinat sur des hommes qui abusent de leur position pour exploiter de jeunes femmes. Elle se rhabille, dit à Epstein qu'elle va réfléchir, et exige de récupérer son passeport. « Je pense qu'il a senti que je n'allais pas me laisser faire, ou que j'avais compris son fonctionnement », analyse-t-elle.
Liste noire et années de silence
Juliette reste quelques jours à New York et passe d'autres castings. Elle comprend rapidement qu'Epstein l'a placée sur liste noire auprès de toutes les agences de la ville. Pendant des années, elle évite de parler de cet épisode. « J'avais honte. Honte d'une part, si c'était une opportunité de mannequinat, d'être partie, et d'un autre côté, si c'était un réseau pédo-criminel, honte d'avoir cru que ça pouvait être autre chose », confie-t-elle.
C'est seulement en 2019, en entendant le nom d'Epstein à la radio lors de son incarcération, qu'elle dit avoir été en état de « sidération » — et avoir commencé à reconstituer ce qui s'était réellement passé vingt ans plus tôt.
Source: RFI