Haïti inaugure deux unités judiciaires spécialisées contre les gangs, la corruption et les violences sexuelles

Port-au-Prince a lancé le 27 mai deux unités de 25 magistrats pour poursuivre crimes de masse, violences sexuelles et fraudes financières liées aux gangs. Les droits-de-l'hommistes alertent sur les risques d'inefficacité.

Haïti inaugure deux unités judiciaires spécialisées contre les gangs, la corruption et les violences sexuelles

Deux nouvelles structures judiciaires spécialisées inaugurées à Delmas

Haïti a officiellement lancé mercredi 27 mai deux unités judiciaires spécialisées à Port-au-Prince, chargées d'enquêter et de poursuivre les auteurs d'atrocités de masse, de violences sexuelles, de corruption, de crimes financiers et de fraudes électorales liées aux gangs et au crime organisé, rapporte haitiantimes.com.

Les unités, composées au total de 25 magistrats, ont été inaugurées lors d'une cérémonie tenue à Delmas, en présence de magistrats, de représentants du gouvernement haïtien et de diplomates étrangers. L'initiative repose sur un décret adopté le 16 avril 2025 sous l'ancien Conseil présidentiel de transition (CPT).

« Une première historique », selon le CSPJ

Jean Joseph Lebrun, président du Conseil supérieur de la magistrature d'Haïti (CSPJ), a qualifié le lancement de ces structures d'événement sans précédent dans l'histoire judiciaire du pays.

« Ceci marque une première historique dans les annales judiciaires de notre chère Haïti, conçue pour répondre aux défis complexes auxquels notre société est confrontée », a-t-il déclaré lors de la cérémonie.

Lebrun a également exhorté les juges affectés aux nouvelles unités à résister aux pressions politiques, économiques et criminelles dans le cadre d'enquêtes sensibles. « Ces unités ont pour but de garantir que personne ne puisse échapper à la justice grâce à des influences, de l'argent ou une protection politique », a-t-il ajouté.

Un système judiciaire sous pression chronique

Ce lancement intervient dans un contexte de critiques persistantes visant le système judiciaire haïtien : dysfonctionnements structurels, ingérences politiques, corruption et incapacité à traiter les crimes majeurs sont régulièrement dénoncés. Les tribunaux de Port-au-Prince ont suspendu leurs activités à plusieurs reprises en raison des violences des gangs, et de nombreuses enquêtes sur des massacres, des enlèvements et des violences sexuelles restent au point mort depuis des années.

Les organisations de défense des droits humains soutiennent que cette faiblesse institutionnelle entretient un climat d'impunité généralisée, permettant aux groupes armés, aux réseaux politiques et aux acteurs financiers d'agir sans craindre de poursuites. De nombreuses victimes d'attaques de gangs ou de violences sexuelles n'ont jamais accès à une protection juridique.

Deux mandats distincts

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a précisé la répartition des compétences entre les deux unités lors de la cérémonie. La première se concentrera sur les crimes de masse et les violences sexuelles, de plus en plus utilisés par les bandes organisées comme instruments de terreur contre les populations civiles. La seconde traitera les crimes financiers : corruption, blanchiment d'argent, enrichissement illicite et infractions électorales que les autorités présentent comme des facteurs d'instabilité fragilisant les institutions de l'État.

« Cet acte va bien au-delà des formalités administratives ; il marque un tournant décisif où l'État réaffirme son devoir de garantir la justice, la paix et la dignité à chaque citoyen », a déclaré Fils-Aimé. « Les unités judiciaires spécialisées lancées aujourd'hui témoignent d'une ferme volonté politique de faire prévaloir la loi sur les armes, la justice sur l'impunité et la nation sur la barbarie. »

Champ de compétence étendu

En vertu du décret d'avril 2025, les procureurs affectés aux unités seront nommés par le Premier ministre sur recommandation du ministre de la Justice. Les juges d'instruction et de jugement seront, quant à eux, désignés par le CSPJ. Les autorités indiquent que les magistrats ont été sélectionnés sur la base de leur intégrité, de leur compétence et de leur indépendance.

Les deux structures auront compétence pour traiter des affaires de détournement de fonds, de fraude, de blanchiment d'argent, d'appropriation illicite de fonds publics et d'enrichissement sans cause. Elles seront également habilitées à enquêter sur les massacres, les enlèvements, les violences sexuelles utilisées comme arme de terreur, le trafic d'êtres humains, d'armes et d'organes, le financement du terrorisme et l'exploitation des enfants.

Le décret impose par ailleurs aux tribunaux et aux procureurs de l'ensemble du pays de transférer aux unités spécialisées toute affaire impliquant des crimes liés à la violence sexuelle, à la corruption, au crime organisé ou des individus bénéficiant d'une immunité légale.

Des réserves persistantes des organisations de défense des droits

Malgré la reconnaissance largement partagée de la nécessité de mécanismes judiciaires plus robustes, plusieurs organisations haïtiennes de défense des droits de l'homme signalent des lacunes importantes dans la réforme. Elles mettent en garde contre le risque que l'insécurité ambiante, la faiblesse du cadre juridique existant et les ingérences politiques ne viennent limiter concrètement l'efficacité de ces nouvelles structures.

Les autorités, pour leur part, estiment que ces unités pourraient contribuer à corriger certaines des défaillances structurelles du système, à condition que les magistrats disposent d'une sécurité, de ressources et d'une indépendance opérationnelle suffisantes. Elles décrivent ces structures comme un outil potentiellement décisif pour restaurer la confiance du public dans les institutions de l'État haïtien.

Source: Google News HT — Port-au-Prince