Haïti : 1 254 alertes financières liées aux gangs, zéro condamnation

Sanders, ambassadeur d'Antigua-et-Barbuda auprès de l'OEA, appelle à tarir le financement des gangs haïtiens. Entre 2019 et 2024, 1 254 signalements suspects, 19 dossiers transmis, aucune condamnation.

Haïti : 1 254 alertes financières liées aux gangs, zéro condamnation

L'économie criminelle des gangs haïtiens dans le viseur de l'OEA

PORT-AU-PRINCE — Entre 2019 et 2024, l'Unité centrale de renseignements financiers d'Haïti a enregistré 1 254 déclarations d'opérations suspectes liées aux gangs. Seulement 19 dossiers ont été transmis aux autorités judiciaires — soit environ 1,5 % des signalements — et aucune condamnation n'a été prononcée à partir de ces transmissions. C'est le constat central que relève rezonodwes.com en s'appuyant sur le rapport S/2026/578 de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

Ces chiffres constituent le point de départ d'une tribune publiée le 15 août par Sir Ronald Sanders, ambassadeur d'Antigua-et-Barbuda auprès de l'Organisation des États américains (OEA), sous le titre Haiti – Stop the money flow to Organised Crime. Sanders y défend l'idée que la reconquête territoriale en Haïti restera fragile tant que les personnes qui financent, approvisionnent, transportent ou protègent les groupes armés ne seront pas identifiées, poursuivies et sanctionnées.

Un renseignement financier qui ne se traduit pas en justice

L'écart entre les alertes reçues et les dossiers judiciaires illustre, selon l'ONUDC, l'une des déficiences les plus importantes du système haïtien. La transformation du renseignement financier en résultats judiciaires reste le maillon manquant. L'agence onusienne précise qu'une déclaration d'opération suspecte ne constitue pas juridiquement une preuve de culpabilité — les 1 235 signalements non transmis ne représentent donc pas nécessairement autant d'infractions avérées — mais l'écart mesure concrètement les difficultés à faire progresser les alertes vers des enquêtes judiciarisables.

L'évaluation nationale des risques de blanchiment et de financement du terrorisme, présentée par Haïti le 11 mars 2026, classe le trafic d'armes, les enlèvements contre rançon, la corruption et la contrebande parmi les menaces de niveau « très élevé ». Le contrôle antiblanchiment demeure faible dans certains secteurs, notamment l'immobilier et les jeux d'argent. L'Office chargé de la gestion des avoirs saisis et confisqués n'était toujours pas opérationnel au moment de la publication du rapport, faute de loi organique encadrant son fonctionnement.

Une économie des gangs diversifiée et structurée

L'ONUDC décrit un système économique criminel reposant sur le trafic d'armes et de stupéfiants, l'extorsion, la corruption, le blanchiment, la traite des personnes et le trafic de migrants. Le contrôle d'un port, d'une route ou d'un terminal permet aux groupes armés de convertir la domination territoriale en revenus réguliers. Un précédent rapport du Groupe d'experts de l'ONU avait documenté des paiements de 15 000 à 30 000 gourdes par conteneur, tandis qu'un seul gang pouvait percevoir au moins 22 000 dollars par jour grâce à l'extorsion liée à l'accès portuaire.

Monica Juma, directrice exécutive de l'ONUDC, a averti le Conseil de sécurité le 20 juillet que la crise haïtienne ne pouvait plus être interprétée uniquement comme une crise sécuritaire. Les groupes armés cherchent désormais à contrôler les « systèmes de gouvernance » et les circuits économiques essentiels à la population : corridors de transport, approvisionnement en carburant, distribution alimentaire et marchés illicites. Juma a qualifié la situation de crise de gouvernance alimentée par le crime organisé.

Sa conclusion opérationnelle est directe : démanteler un gang sans détruire l'économie criminelle qui le finance ne produit qu'un résultat temporaire. Si les marchés illicites restent intacts, les organisations supprimées peuvent être remplacées, a-t-elle expliqué devant le Conseil de sécurité. L'ONUDC recommande en conséquence des enquêtes financières simultanées, l'interruption des revenus clandestins, la lutte contre la corruption, un meilleur contrôle des frontières et une coopération régionale accrue.

Le corridor États-Unis–Haïti, principale filière d'armement documentée

L'approvisionnement en armes constitue l'autre versant du problème. L'ONUDC identifie le corridor États-Unis–Haïti comme la principale filière extérieure illicite documentée, notamment via le fret maritime. Le 13 janvier, deux interceptions dans un terminal du nord d'Haïti ont permis de saisir trois armes et 1 800 cartouches de 9 mm, puis neuf pistolets et 5 500 cartouches de calibre 7,62 × 39 mm. Une autre cargaison d'origine américaine avait été interceptée en République dominicaine en 2025, contenant des fusils, des armes de poing et plus de 36 000 cartouches, dans une affaire ayant ensuite donné lieu à des procédures judiciaires aux États-Unis.

Sanders estime que les pays d'origine et de transit portent également une responsabilité dans ce flux. Haïti ne peut ni inspecter les conteneurs avant leur départ de ports étrangers, ni surveiller seul des transferts financiers effectués hors de sa juridiction, ni retracer sans coopération internationale l'achat initial d'une arme légalement acquise puis détournée vers le marché clandestin.

Un bilan humain lourd sur fond de réponse militaire incomplète

Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte humanitaire particulièrement grave. Entre janvier et le début de juin 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a recensé au moins 2 310 morts, 1 106 blessés et 99 enlèvements. Durant la même période, 699 personnes, principalement des femmes et des jeunes filles, ont été victimes de violences sexuelles, selon les données reprises par l'ONUDC.

La réponse militaire internationale demeure incomplète. La Force de répression des gangs — la GSF — a été autorisée avec un plafond de 5 550 personnels, un effectif que le déploiement effectif n'a pas encore atteint au moment de la rédaction du rapport. Sanders et l'ONUDC s'accordent sur ce point : l'action armée seule ne suffira pas à stabiliser Haïti si les circuits financiers qui alimentent les groupes criminels continuent de fonctionner sans entrave.

Source: Google News HT — Crime