Arrestation d'un médecin à Rabat pour avortement illégal relance le débat au Maroc
Un médecin et son assistante ont été interpellés le 4 septembre 2026 à Rabat pour avoir pratiqué des avortements sur trois femmes. L'affaire ravive un débat juridique et de santé publique non résolu.

Un médecin interpellé à Rabat, trois femmes au cœur d'un dossier judiciaire sensible
Le vendredi 4 septembre 2026, un médecin et son assistante ont été arrêtés en flagrant délit dans un cabinet médical de Rabat, alors qu'ils pratiquaient des interruptions de grossesse sur trois femmes. Selon quid.ma, l'interpellation s'est déroulée dans un environnement médical, dans des conditions d'hygiène jugées appropriées et avec le consentement des patientes — des éléments qui ne suffisent pas, en droit marocain, à rendre l'acte légal.
L'affaire rappelle celle de la journaliste Hajar Raissouni, arrêtée à l'automne 2019 avec son médecin dans un contexte similaire, avant d'être libérée en octobre de la même année suite à une grâce royale. Sept ans plus tard, le cadre légal n'a pas évolué.
Ce que dit la loi marocaine
La législation marocaine interdit l'avortement en dehors des cas expressément prévus par le Code pénal. Une exception existe lorsque l'interruption de grossesse est nécessaire pour sauvegarder la santé ou la vie de la mère, à condition qu'elle soit réalisée dans les conditions fixées par la loi. Le consentement de la patiente ne constitue pas, à lui seul, une autorisation juridique.
Le projet de réforme du Code pénal (projet de loi n° 10-16), présenté au Parlement en 2016, prévoyait d'élargir les autorisations aux cas de viol, d'inceste, de malformations fœtales graves ou de troubles mentaux. Depuis, plus aucune avancée n'a été enregistrée sur ce texte.
Derrière le dossier judiciaire, trois histoires inconnues
Les raisons qui ont conduit les trois femmes présentes dans le cabinet à solliciter une interruption de grossesse ne sont pas connues. Aucune information n'a été publiée sur leurs situations personnelles, familiales ou médicales.
Dr Anwar Cherkaoui, auteur de l'analyse publiée par quid.ma, rappelle que les motivations d'une femme qui recourt à l'avortement peuvent être multiples : précarité économique, grossesse non désirée, impossibilité d'assumer un enfant supplémentaire, difficultés conjugales ou familiales, problème de santé, ou grossesse consécutive à une violence sexuelle. Il cite à titre d'hypothèse le cas d'une femme victime de viol confrontée à une grossesse non choisie, pour illustrer la complexité des situations que la loi, dans sa formulation actuelle, ne distingue pas.
La question de santé publique que soulève l'affaire
L'arrestation du médecin de Rabat pose, au-delà du fait judiciaire, une question que les autorités sanitaires et les législateurs ne peuvent indéfiniment différer : lorsqu'une femme décide d'interrompre une grossesse malgré l'interdit légal, est-il préférable qu'elle s'adresse à un professionnel de santé, ou sera-t-elle poussée vers des pratiques clandestines potentiellement dangereuses ?
La clandestinité expose à des risques médicaux graves : interventions réalisées par des personnes non qualifiées, utilisation non contrôlée de médicaments, méthodes artisanales susceptibles d'entraîner des complications sérieuses. S'y ajoute, selon Dr Cherkaoui, un surenchérissement du coût lié aux risques pris par les praticiens opérant en dehors du cadre légal — une dérive contraire à l'éthique médicale.
Cette réalité ne remet pas en cause le principe de l'interdit juridique. Elle signifie, en revanche, que la loi seule ne fait pas disparaître les situations qui conduisent des femmes à chercher une solution, légale ou non.
Un débat ouvert depuis 2015, sans conclusion législative
En 2015, un débat national avait été engagé au Maroc sur la problématique de l'avortement. Le Conseil national des droits de l'Homme avait présenté des propositions concernant les grossesses résultant d'un viol ou d'un inceste, les situations mettant en danger la santé de la mère, ainsi que certaines anomalies fœtales graves. Le projet de loi n° 10-16 avait suivi en 2016, sans jamais aboutir à une réforme du Code pénal.
L'affaire du 4 septembre 2026 à Rabat montre que le sujet demeure d'actualité plus d'une décennie après l'ouverture de ce débat. Le dossier judiciaire en cours pourrait, selon l'analyse de quid.ma, relancer une réflexion sur l'adéquation du cadre légal avec certaines réalités humaines.
Dr Cherkaoui souligne que ce débat ne se réduit pas à une opposition binaire entre partisans et adversaires de l'avortement. Il est possible, selon lui, de défendre simultanément la protection de la vie et la nécessité de protéger les femmes confrontées à des situations dramatiques contre des risques médicaux évitables. Il est également possible de respecter la loi et de s'interroger sur sa capacité à répondre à l'ensemble des situations humaines qu'elle est censée encadrer.
L'arrestation de ce médecin à Rabat ne devrait donc pas être considérée uniquement comme un fait divers. Elle pose, selon quid.ma, une question de société à laquelle le législateur marocain n'a pas encore apporté de réponse définitive.
Source: Google News MA