Opération Trojan Shield : plus de 800 arrestations grâce à des téléphones piégés par le FBI
Le FBI a infiltré le crime organisé mondial en distribuant des téléphones chiffrés sous contrôle secret, permettant d'arrêter plus de 800 personnes dans 100 pays.

Comment le FBI a infiltré le crime organisé mondial avec de faux téléphones sécurisés
Plus de 800 membres du crime organisé ont été arrêtés dans le monde entier après avoir utilisé pendant dix-huit mois des téléphones chiffrés dont ils ignoraient qu'ils étaient entièrement contrôlés par le FBI. Franceinfo détaille le mécanisme de cette opération internationale baptisée Trojan Shield, révélée le 8 juin par le FBI, Europol et plusieurs pays partenaires dont l'Australie.
Une offre venue du milieu criminel lui-même
Tout a commencé à la mi-2018, lorsqu'un importateur de drogues condamné a contacté des agents du FBI à San Diego, en Californie. En échange d'une éventuelle réduction de peine, cet informateur — ex-distributeur du réseau Phantom Secure, un système de communications chiffrées démantelé en mars 2018 — proposait au bureau fédéral une porte dérobée dans un nouveau réseau qu'il était en train de développer.
Ce réseau s'appelait ANoM. Selon The Guardian et le New York Times, qui ont consulté une déclaration sous serment du FBI déposée devant un tribunal américain le 17 mai 2021, l'informateur a accepté de céder le contrôle du réseau au FBI en échange de 180 000 dollars (environ 148 000 euros). C'est la première fois que des autorités prennent le contrôle d'un réseau chiffré entier dès sa création.
Un téléphone conçu pour inspirer confiance
L'appareil ANoM était un téléphone portable modifié, dépourvu de messagerie classique, d'appels téléphoniques et de GPS. Sa seule application fonctionnelle était camouflée en calculatrice : après la saisie d'un code, l'utilisateur accédait à une messagerie avec chiffrement de bout en bout pour envoyer messages et photos. « Ce code secret, via un petit logiciel, a permis de renforcer dans l'esprit des criminels qu'il s'agissait d'un outil ultra blindé », analyse sur Franceinfo Damien Bancal, journaliste spécialisé en cybersécurité.
Les appareils ne se vendaient que sur le marché noir, pour environ 2 000 dollars (1 600 euros), et le code d'accès ne pouvait être obtenu que par cooptation. « Un criminel devait connaître un autre criminel pour obtenir ce matériel », a précisé la police australienne dans un communiqué. Pour asseoir la crédibilité du dispositif, des rumeurs ont également été diffusées sur la prétendue vulnérabilité d'un système concurrent, Ciphr. « Le FBI a joué à la CIA : ils ont carrément créé la messagerie eux-mêmes et ont mis les téléphones portables dans les poches des gangsters. En plus, ils ont fait une opération d'influence pour dissuader les concurrents », observe sur Franceinfo Fabrice Rizzoli, docteur en sciences politiques à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Une diffusion progressive dans les réseaux criminels
En octobre 2018, le FBI et la police australienne ont distribué une première série de 50 appareils, principalement en Australie, en s'appuyant sur des personnalités influentes du milieu — dont un baron de la drogue en fuite en Turquie. La popularité des téléphones a ensuite grandi par le bouche-à-oreille criminel. « Les appareils ont circulé et leur popularité a grandi parmi les criminels, qui avaient confiance dans la légitimité de l'application car de grandes figures du crime organisé se portaient garantes de son intégrité », indique Europol.
Au total, 11 800 appareils ont été vendus à plus de 300 syndicats du crime répartis dans plus de 100 pays. Les pays ayant reçu le plus grand nombre d'appareils sont l'Australie, l'Espagne, l'Allemagne et les Pays-Bas. Pendant dix-huit mois, 27 millions de messages ont été interceptés et examinés par les enquêteurs.
Drogues, assassinats et corruption
L'analyse des communications a permis de mettre au jour des opérations de grande envergure. Des trafiquants australiens échangeaient des photos de centaines de kilogrammes de cocaïne emballés sous un logo Batman. D'autres avaient organisé l'expédition de cocaïne dissimulée dans des boîtes de thon acheminées depuis l'Équateur vers la Belgique, selon le New York Times. La drogue a également transité dans des enveloppes diplomatiques françaises scellées depuis Bogota, en Colombie, précise le même journal.
Les enquêteurs ont en outre déjoué 21 complots de meurtre, dont un prévoyant l'utilisation d'une mitrailleuse dans un café, a détaillé Reece Kershaw, chef de la police australienne. L'opération a par ailleurs mis en lumière « de nombreuses affaires de corruption publique de haut niveau dans plusieurs pays », des informations sensibles ayant été transmises à des criminels par des personnalités corrompues.
Un résultat mondial
« Au final, ils se sont passé les menottes les uns aux autres en adoptant et en faisant confiance à ANoM et en communiquant ouvertement avec, sans savoir que nous les surveillions tout le temps », a déclaré Reece Kershaw. L'opération, conduite avec le FBI, Europol et plusieurs pays partenaires dont la France, a abouti à plus de 800 arrestations, la saisie de plusieurs millions d'euros et de plusieurs tonnes de drogue à travers le monde.
Source: Franceinfo