Procès Encro à Bruxelles : 119 condamnations, 700 ans de prison et 60 millions confisqués
Le tribunal correctionnel de Bruxelles a prononcé 119 condamnations dans le mégaprocès Encro, ciblant un vaste réseau de narcotrafic entre la Belgique et l'Amérique latine.
Mégaprocès Encro : le tribunal de Bruxelles prononce 119 condamnations pour un réseau de narcotrafic
Le tribunal correctionnel de Bruxelles a clôturé mardi le procès Encro en prononçant 119 condamnations contre les membres d'un vaste réseau de trafic de stupéfiants opérant entre l'Amérique du Sud et l'Europe. Comme le rapporte L'Avenir, les peines s'échelonnent de 14 mois à 17 ans d'emprisonnement. Sur les 128 prévenus, neuf ont été acquittés, et les quatre entreprises impliquées ont toutes été reconnues coupables.
De l'interception des messageries cryptées au démantèlement du réseau
L'affaire trouve son origine dans le décryptage, par la police, des réseaux de communication sécurisés Encrochat en 2020, puis Sky ECC en 2021. Ces messageries, prisées des milieux criminels pour leur discrétion, ont permis aux enquêteurs de reconstituer les rouages d'un trafic transnational. Grâce aux données extraites de Sky ECC, la police judiciaire fédérale de Bruxelles a démantelé fin 2021 un réseau structuré, dont les flux de cocaïne et de cannabis transitaient notamment par le port d'Anvers.
Au total, 124 individus et quatre entreprises ont été placés dans le viseur des enquêteurs. L'affaire a été introduite devant la justice le 30 juin 2023. L'examen du fond a débuté le 18 décembre 2023 au Justitia — l'ancien siège de l'Otan à Haren — et les débats se sont étirés sur près de six mois, jusqu'au 7 mai 2024.
Un jugement reporté pour vice de procédure
La clôture des délibérations, initialement fixée au 2 septembre, a été repoussée à la suite de deux demandes de réouverture des débats. Le parquet fédéral a sollicité l'extinction de l'action publique à l'encontre de John B., décédé durant la délibération. Par ailleurs, l'avocat de Karim M. a fait valoir que son client avait déjà été condamné mi-juin par la cour d'appel de Bruxelles pour des faits également jugés dans le cadre du procès Encro — une double condamnation qu'interdit la loi. Les juges, estimant nécessaire d'examiner plus attentivement cette position, ont reporté la lecture du jugement au 29 octobre.
Les peines les plus lourdes
Parmi les trois principaux prévenus, c'est l'Algérien Abdelwahab G. qui a écopé de la peine la plus sévère : 17 ans de prison. Bilal I., Bruxellois de 35 ans, a été condamné à 15 ans d'emprisonnement. L'Albanais Eridan M.G., cerveau repenti du réseau qui a passé aux aveux, a pour sa part été condamné à 14 ans de réclusion.
La peine la plus légère a été infligée à Zohir N., qui avait prêté son identité pour immatriculer des véhicules au service du trafic : 14 mois de prison.
Au total, douze catégories d'infractions ont été retenues, allant de la participation à une organisation criminelle et du trafic de stupéfiants à la séquestration, la tentative d'extorsion, le recel, le blanchiment d'argent et le trafic d'armes.
Des profils variés dans le collimateur de la justice
Le dossier a mis en lumière des acteurs aux profils très divers. Un avocat a été poursuivi pour avoir menacé Eridan M.G. en prison. Deux sœurs, propriétaires d'une quarantaine de logements, sont suspectées d'avoir mis des appartements à disposition des trafiquants. Un inspecteur de la zone de police Bruxelles-Midi a été condamné pour avoir transmis des informations extraites des bases de données policières — violation du secret professionnel retenue comme chef d'inculpation à part entière.
Un quinquagénaire de Lasne a été condamné à sept ans de prison pour transport de drogue ; sa compagne a écopé de quatre ans. Le fils de cette dernière, ayant accompagné son beau-père en Maserati, a quant à lui été disculpé. Un ressortissant colombien ayant travaillé dans des laboratoires de cocaïne a reçu cinq ans avec sursis pour ce qui excède sa détention préventive ; en entendant sa peine, il a porté la main à son cœur.
Le réseau brassait de nombreuses nationalités : belge, albanaise, kosovare, colombienne, marocaine, algérienne et ukrainienne, entre autres.
700 ans de prison cumulés, 60 millions d'euros confisqués
Au total, le tribunal correctionnel de Bruxelles a prononcé environ 700 années de prison cumulées. Les confiscations avoisinent les 60 millions d'euros, sans compter les cautions qui demeurent entre les mains de la justice.
Le magistrat de presse Denis Goeman a commenté la sévérité des peines : « Par la sévérité des peines, le tribunal semble relever le fait que ce type d'organisation est de nature à déstabiliser l'État de droit. » La présidente du tribunal a tenu à souligner qu'il ne s'agissait pas de juger une masse, « mais des personnes ».
Un procès-fleuve aux moyens judiciaires considérables
Le gigantisme du dossier — plus de 220 000 pages — a suscité des tensions tout au long du procès. Plusieurs avocats de la défense ont dénoncé l'impossibilité de lire l'intégralité du dossier, et donc de décortiquer précisément les échanges et agissements de chacun des prévenus. Certains pénalistes ont invoqué devant le tribunal le non-respect du droit à un procès équitable.
Le service presse du tribunal de première instance francophone de Bruxelles a rappelé que « de nombreux acteurs du monde judiciaire ont été monopolisés durant de très longs mois dans le cadre de ce dossier » — magistrats, greffiers, employés administratifs, services de sécurité et logistiques, ainsi qu'interprètes. Ces derniers ont d'ailleurs croisé les bras pendant une heure en début d'audience pour protester contre des retards de paiement annoncés le matin même par le SPF Justice.
Source: L'Avenir