Sky ECC : la messagerie canadienne prisée des criminels du monde entier
Sky ECC, une messagerie cryptée conçue à Vancouver, a été utilisée par des milliers de criminels à travers le monde. Son PDG, Jean-François Eap, fait face à des accusations aux États-Unis et en France.
Sky ECC et les dessous d'une messagerie canadienne au cœur du crime organisé mondial
En décembre 2016, au Centre Sheraton du centre-ville de Montréal, Guy Deland, résident de Pierrefonds, discutait avec ce qu'il croyait être un marchand d'armes américain. Selon un acte d'accusation de la justice américaine, la transaction portait sur une quarantaine de pistolets Glock 9 mm et une quinzaine de mitraillettes Uzi, destinés à être expédiés vers Dubaï sans permis d'exportation. Ce qu'il ignorait : son interlocuteur était un agent du département de la Sécurité intérieure des États-Unis, pendant qu'une équipe de la GRC surveillait ses allées et venues depuis l'extérieur de l'hôtel.
Deland avait promis à l'agent infiltré que ses associés lui feraient parvenir un téléphone Blackberry crypté, dont la mémoire pouvait être effacée à distance en cas de besoin. Quelques semaines plus tard, l'agent américain recevait par FedEx un appareil Blackberry équipé de l'application Sky ECC — une messagerie cryptée ultrasécurisée développée au Canada. Aydan Sin, trafiquant d'armes de Vancouver et associé de Deland, lui avait envoyé ce premier message : « Bonjour mon ami, nous pouvons enfin parler librement. »
Une messagerie conçue à Vancouver, adoptée par le crime organisé mondial
Radio-Canada révèle que des milliers de criminels à travers le monde ont utilisé Sky ECC pour communiquer en toute impunité, convaincus d'être à l'abri des forces de l'ordre. La messagerie avait été lancée en 2013 par Sky Global, entreprise familiale basée à Vancouver. Le père de Jean-François Eap, son PDG, a conçu le système de cryptage au cœur de la plateforme après avoir obtenu une maîtrise en informatique à l'Université Simon Fraser. Sa mère, Orn Lim, gère la comptabilité. Ses parents sont d'anciens réfugiés cambodgiens ayant fui le régime des Khmers rouges ; ils ont été accueillis près de Québec en 1980.
Jean-François Eap, 39 ans, est né à Québec avant que la famille ne s'installe à Vancouver. L'entreprise qu'il dirige depuis un gratte-ciel du centre-ville de Vancouver — avec une vingtaine d'employés au 6e étage — offrait ses services à un abonnement de 200 dollars américains par mois, téléphone non inclus. Les appareils, des Blackberry ou des iPhone modifiés, avaient plusieurs fonctions désactivées — caméra frontale, connexion Bluetooth — pour garantir une sécurité accrue. Les appels vocaux n'étaient pas possibles ; les utilisateurs ne communiquaient qu'entre eux, au sein du réseau fermé de Sky ECC.
Selon Eap, la clientèle visée se limitait à des juristes, des entrepreneurs, des universitaires, des journalistes, des militaires et des célébrités. Sky Global déléguait la vente de ses produits à un réseau restreint de distributeurs, dont les plus importants étaient basés au Canada. Ces distributeurs recrutaient à leur tour des revendeurs et des agents dans différentes régions du monde.
Interception secrète, 8 000 arrestations en Europe
À partir de 2019, des policiers européens ont secrètement commencé à intercepter les messages échangés via Sky ECC. L'opération a pris fin en mars 2021 et a conduit depuis à plus de 8 000 arrestations en Europe, donnant lieu à des mégaprocès toujours en cours. Jean-Philippe Lecouffe, directeur des opérations d'Europol qui a supervisé le projet d'interception, résume : « Sky ECC est une messagerie qui a été largement utilisée par les criminels. »
En mars 2021, le FBI a également saisi les serveurs de l'entreprise, mettant fin à ses activités de façon définitive.
Le PDG accusé aux États-Unis et en France, clame son innocence
Jean-François Eap fait face à des accusations de la justice américaine et française pour avoir, selon ces autorités, sciemment fourni des téléphones cryptés à des organisations criminelles. Deux juges d'instruction français, dans leur ordonnance de mise en accusation déposée à Paris en août dernier, allèguent qu'Eap « ne pouvait manifestement pas méconnaître le fait que Sky ECC devait aisément être détourné et ainsi servir à des organisations criminelles ».
Eap conteste fermement ces allégations. « Je suis un défenseur de la vie privée », déclare-t-il. Son avocat américain, Ashwin Ram, soutient que son client est « un passionné de technologie et un défenseur du droit à la vie privée qui a créé une messagerie que des gens mal intentionnés ont utilisée, tout comme n'importe quel autre produit ».
Une enquête journalistique internationale d'envergure
L'enquête de Radio-Canada a été menée en collaboration avec des journalistes d'une douzaine de médias européens. Elle s'appuie sur près de 3 800 documents liés à la procédure judiciaire française contre Sky ECC. Pendant plus d'un an, les journalistes ont analysé ces informations et les ont recoupées avec des dossiers judiciaires, des documents administratifs et d'autres sources publiques au Canada, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Serbie. L'enquête met notamment en lumière la proximité de certains des plus importants distributeurs de Sky Global avec les milieux criminels.
Le reportage Le messager du crime est diffusé à l'émission Enquête en deux épisodes, les jeudis 24 et 31 octobre.
Source: Radio-Canada